Professeur en Épidémiologie et médecine préventive, Abdelaziz Tadjeddine: << la fin de la pandémie n'est pas pour demain...>>

  1. Pourriez vous, vous présenter ? votre spécialité ? Et vos missions actuelles ici et ailleurs ?

Monsieur  Abdelaziz TADJEDDINE , je suis professeur en Epidemiologie et medecine préventive et médecin chef de service epidemiologie de l’EHS de Canastel ( Oran ).

Je suis également directeur du laboratoire d’enseignement et de recherche en maladies Emergentes et Ré Emergentes agrée auprès de l’université Ahmed Ben Bella d’Oran.

 

Je suis expert VIH Sida et consultant auprès d’institutions nationales et internationales.

 

  1. Votre lecture de la situation sanitaire liée à la Covid19 d’autant qu’on observe une flambée de cas de contaminations. Doit-on tirer la sonnette d’alarme ? Et à  quel niveau ?

Il est difficile d’avoir une lecture de la situation sanitaire liée au Covid 19.

Nous avons des lectures et cela est dû principalement à la singularité de cette pandémie et à la dynamique de la covid qui ne cesse d’évoluer et de nous surprendre.

C’est pour cette raison d’ailleurs que le système d’alerte et de veille mis en place dans notre pays doit etre continuellement revisité, interrogé, remis en cause.

Il faut absolument s’inscrire dans la dynamique des changements d’où l’importance d’une stratégie de communication active , de proximité  au plus près des territoires et de bassins de population concernée.

 

La flambée des cas de contaminations et probablement de décès était par contre prévisible, elle ne concerne pas seulement notre pays et à mon avis elle est en relation avec la difficulté de concilier les impératifs sanitaires et les priorités économiques et sociales.

Le déconfinement devait etre réalisé par paliers et surtout au niveau le plus périphérique par communes et même par quartiers dans les grandes villes.

Le Ministère des affaires religieuses  a pris une décision courageuse de fermeture des mosquées au bon moment ce qui nous a évité le pire..

Il faut qu’il ne laisse pas « les politiques » lui faire de la pression et accepter des « fetwas » totalement irresponsables sur le plan de la santé publique .

 

  1. Sommes-nous face à un risque de saturation des structures hospitalières ? et des moyens de lutte ?

A mon avis le plus grand risque est le Burn-out que l’on observe déjà chez  les professionnels de santé toutes catégories confondues.

Les soldats de première ligne sont fatigués et usés après des mois de tension et de travail sans relâche.

Les infrastructures sanitaires existent, les équipements pouvant etre tres vite re déployés vers les zones qui nécessitent des interventions prioritaires mais tout cela implique  une autre vision, d’autres stratégies.

Il faut s’inscrire dans de nouvelles dynamiques avec des gestionnaires motivés et compétents ,ce qui malheureusement n’est pas toujours le cas.

Les SEMEP sont les chevilles ouvrières dans la détection des nouveaux cas et le travail de proximité auprès des contacts et le tracing sachant que les clusters surtout familiaux vont se développer de plus en plus.

 

Aujourd’hui, plus que jamais il faut mettre en application le paradigme qui a bien fonctionné dans la cadre de l’épidémie du VIH à savoir «  to seek, to test, to treat  and retain » :

  • Connaitre son épidémie, c’est produire des indicateurs valides et fiables en particulier au niveau le plus périphérique qui est le plus opérationnel et non se contenter de produire des statistiques nationales certes intéressantes sur le plan général et politique mais elles ne permettent pas d’évaluer l’implantation, les activités , les résultats et la stratégie au plus près des populations.
  • Tester est un axe qui n’a pas été suffisamment pris en charge et généralisé, il est grand temps d’y remédier et le plus vite possible et en tout cas avant la rentrée sociale si nous ne voulons pas etre débordés…
  • Traiter les personnes symptomatiques en sachant que la disponibilité de l’oxygène est une exigence dans toutes les structures de prise en charge Covid19.
  • Les services de soins intensifs doivent profiter d’une attention particulière.
  • Retenir dans le soin et la prévention : tant que nous n’avons pas de vaccin , les méthodes barrières doivent etre la règle partout : masque, distanciation, lavage fréquent des mains. Ça commence à venir même s’il y a encore de grandes résistances. Il faut s’inscrire dans la durée , la fin de cette épidémie ce n’est pas demain !!
  1. Quelle est votre interprétation statistique ? Sommes-nous en train d’agir efficacement ?

Je préfère ne pas commenter les statistiques , on le fera au moment opportun. Ce qui est important c’est que la collecte, le traitement et l’analyse des données doivent se faire au niveau le plus périphérique par les SEMEP ils ont la compétence et les capacités requises ; C’est de l’information pour l’action et non pour produire des statistiques à visées « politiques »

  1. Faut-il améliorer voire corriger notre protocole de prévention? Et de quelle manière ?

La pandémie est mondiale, la riposte doit l’etre aussi. Nous avons la fâcheuse habitude de nous  singulariser par rapport aux autres.

Les messages de prévention doivent etre simples et répétés en continu en tous lieux et en tout temps par le maximum d’intervenants et institutions crédibles.

 

Avec l’évènement AID EL KEBIR ,L’actualité nous montre à quel point les principes , les valeurs et les constantes  de santé publique peuvent etre dévoyés et détournés quand la primauté du religieux, sur le politique et la primauté du politique sur le sanitaire devient la règle. Ce choix nous le payerons  cash !!

  1. Est-ce que nous avons choisi la bonne méthode de communication et de sensibilisation ?

L’ENTV  est un émetteur peu crédible aux yeux d’une grande frange de la population ainsi que d’autres medias lourds qui répondent plus à des agendas politiques qu’à des impératifs de santé publique.

Il faut une stratégie de communication transparente et crédible au plus près des populations. Elle doit etre portée par la société civile et des personnalités crédibles.

  1. Un dernier mot ? Un cri de colère peut être?

Je viens de voir un rassemblement de centaines de personnes dans un lieu improvisé de vente de moutons, j’en suis profondément altéré. C’est pitoyable, irresponsable et criminel de cautionner  de tels agissements et rassemblements.

Propos recueillis par Karim.A

 

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