Le point de vue franco-algérien: L’Algérie a son Président… Tout va mieux !?

 

Il y a plusieurs mois de cela je me lançais, vivement inquiet, dans la rédaction de ma première chronique.

Bouteflika, mis au pied du mur par l’invocation de l’article 102, venait de présenter sa démission le 2 avril.
L’Algérien était heureux ! Les foules en liesse exaltaient une joie digne de celles exprimées lors des plus grandes victoires de l’équipe nationale de football : Bouteflika, vieux de la vieille et Président éternel n’allait pas exercer de cinquième mandat.

Dieu merci, en Algérie tout a une fin, même l’éternité. Après l’humiliation d’un peuple outragé par le quatrième mandat d’un Président rendu infirme et inapte avant la fin même de son troisième mandat (et qui a donc été réélu en 2014 dans ces conditions !), l’Algérien pouvait enfin respirer autant que le lui permettait la grandeur infinie de son « niff » retrouvé.

Alors me demanderez-vous : « Mais de quoi avais-tu peur ? ». De ce qui allait s’ensuivre et que, comme beaucoup, je voyais venir. Ce qu’atteste justement mon article précédent qui date (déjà) d’avril dernier où j’exprimais mes craintes vis à vis de l’avènement, alors de plus en plus apparent, d’un Etat militaire en Algérie.

C’est que l’ombre de Gaid Salah planait. Ce dernier, chef d’état-major de l’ANP, c’est vu offrir sur un plateau d’argent l’opportunité de s’ériger en nouvel homme fort du régime. Nous n’allons pas rappeler la lutte de clans qui se joue en Algérie depuis une quinzaine d’années. Notons tout de même que depuis la mise à la retraite (forcée, bien sûr) du général Toufiq en 2015, deux clans se regardaient en chiens de faïence : le clan présidentiel et l’armée.

Sur les cendres d’un DRS en voie de décomposition, l’armée profita du Hirak pour prendre le dessus sur le clan rival.

Gaid Salah, aidé par une justice aux ordres, mit à l’écart ses anciens rivaux : qu’il s’agisse de généraux tels Toufiq ou Tartag, d’hommes politiques à l’image de Sellal ou Ouyahia, mais encore d’affairistes à l’instar de Haddad et même Rebrab (assimilé au camp de l’ancien DRS et soupçonné de complicité avec Toufiq). « La justice est indépendante » affirmaient alors les nouveaux tenants d’un ancien régime appelé à perdurer.

Mais un arrière-goût de règlements de comptes se laissait sentir et peu à peu le règlement de compte fit place au bras de fer : pas celui d’un camp oligarchique contre un autre mais opposant plutôt le pouvoir (incarné par l’armée) au peuple !

Cela dura jusqu’en décembre. Le vote, que Gaid et ses comparses voulaient imposer à un peuple las de voter dans des élections truquées, furent repoussées jusqu’au fameux « 12/12 ».

Entre-temps, le Hirak ne faiblit pas. A mesure que la situation se durcissait, les partisans du « yetnahou gah » campèrent sur leurs positions jusqu’au boutistes. Mais le pouvoir redoubla d’agressivité :
– arrestations de militants amazigh brandissant le drapeau de Youssef Medkour (et non Jacques Benet !) afin de semer la discorde entre algériens, jouer sur les peurs et les divisions dans le but de briser le Hirak de l’intérieur.

Heureusement, cette manœuvre eut plutôt l’effet inverse, les Algériens du Hirak redoublant de solidarité face à  un ennemi commun qu’ils ne connaissent que trop bien pour tomber dans les pièges.

– arrestations également d’hommes politiques permettant d’étouffer la maturation du Hirak en tant que véritable alternative à un pouvoir en bout de course. Dès lors le Hirak devient la cible de critiques l’accusant de se folkloriser, ses partisans s’enlisant dans des manifestations certes spectaculaires mais n’aboutissant à aucune solution concrète.

Ces critiques faciles soulignant l’absence d’alternatives concrètes au régime oublient étrangement de souligner la mise en prison de militants politiques à la popularité grandissante au sein des partisans du Hirak à l’image de Karim Tabbou. C’est-à-dire l’enfermement d’hommes disposant du potentiel nécessaire pour incarner les aspirations diverses des uns et des autres.

Cela aurait tout à fait pu donner lieu à une offre politique concrète. Hélas, l’élan fut brisé et toute tentative de déboucher sur un réel mouvement d’opposition fut tué dans l’œuf.

Il y a eu également cette mise en prison de Bouregâa, acte de trahison suprême à la mémoire de martyrs dont le pouvoir se pose en héritier permet d’ouvrir les yeux sur la perfidie d’un régime en bout de course et indigne de l’héritage dont il se réclame. Un signe qui ne trompe pas !

Et pourtant, contre vents et marées, les élections se sont bel et bien tenues malgré une abstention record et ont abouti sur l’élection d’un Président : Tebboune !
Mal élu et mal aimé était son Président mais Gaïd Salah n’en avait que faire : il avait gagné. Son Président, à défaut d’être élu, avait été imposé ! Et la « transition » évitée.

« Ouf ! » pouvaient s’exclamer généraux et officiers de haut rang, enfin de retour à la manœuvre dans un pays où ils pouvaient de nouveau régner sans partage comme aux heures les plus sombres de notre histoire récente… C’était sans compter un événement inattendu :
En effet, Gaïd Salah, au summum de sa puissance, rend l’âme après avoir gagné la partie. Gaïd Salah est mort, laissant derrière lui près de 45 millions d’Algériens désormais orphelins d’un père dont ils ne voulaient pas mais qu’ils ont eu « tah bessif ».

Quid du Président ? Lui aussi orphelin, pas de père mais de légitimité, peut se lancer à la conquête des cœurs :
Qu’il s’agisse de la libération d’une partie non négligeable des détenus d’opinions, de la nomination d’universitaires à  des postes clés, mais encore de l’élaboration d’une nouvelle constitution, tout porte à croire que Tebboune s’apprête à faire l’inverse de ce pourquoi il fut placé à son poste.

Ce dernier n’hésitant pas a se déclarer d’origine berbère et que l’Algérie est un pays arabisé (donc pas arabe !) au grand dam d’anciens votants (je ne citerai pas Naima Salhi…) alors que beaucoup de détenus croupissent encore dans les geôles d’El Harrache pour avoir brandi le drapeau amazigh (j’y reviendrai dans une prochaine chronique).

Tebboune était-il sincère quand il se disait « ouvert au dialogue » ? Peut être bien… Mais dialoguer sans écoute n’a jamais été suffisant. Et quand les vieux démons du régime prennent possession de Tebboune ce dernier renoue avec les travers du passé.

C’est au nom de la nécessité imposée par la situation économique que, par exemple, le gouvernement envisage à nouveau l’exploitation du gaz de schiste. N’oublions pas qu’en novembre une nouvelle loi de finance a été votée par le Parlement, mettant fin à la loi du 51/49 qui offusquait beaucoup d’investisseurs… étrangers.

Est-ce un hasard si le projet d’exploiter le gaz de schiste fut remis à table après la visite de ministres étrangers dont jean Yves Le Drian ?

N’oublions pas que des pays comme la France ou les Etats-Unis se refusent toute exploitation de leur propre gaz de schiste, conscients des conséquences que cela peut avoir en matière de pollution de l’eau, etc.

A force de faire les choses à moitié (libérer une partie des détenus mais pas l’autre, introduire des universitaires au gouvernement sans renouveau concret en matière de politique économique, se déclarer ouvert au dialogue mais poursuivre les violences contre les manifestants…) Le pouvoir en place n’arrive à contenter personne.

Aussi bien les Algériens du Hirak que beaucoup d’ex partisans du « 12/12 ».

Mais tout va mieux en Algérie ! A ceci près que l’Algérien ne semble pas en avoir conscience… Peut être faudrait-il l’en informer ? Car si l’Algérie va mieux depuis l’élection de Tebboune, pour l’Algérien plus rien ne va !

Bref, le Hirak doit continuer et ne pas faiblir ! La priorité devant être donnée à la libération de TOUS les détenus d’opinions (et non pas une partie d’entre eux seulement) puis à la souveraineté économique que les dirigeants de ce pays prennent en otage le tout dans le but d’acheter le silence et la neutralité des puissances étrangères.

La transition viendra… Peut être… L’échec n’est pas définitif. La bataille du « vote » est perdue mais la guerre (politique, entendons-nous bien) continue !

S.H.A.

Lire aussi