la nouvelle de la semaine : l’île aux pigeons…

  Nina nous fera voyager une fois par semaine dans cet espace dédié aux petites nouvelles qu’ elle nous livre avec un trait propre à son verbe et au style qui renvoie des images vivantes d’un vécu qui loge encore dans les bonnes mémoires.

Par: Nina K

Il ne s’agissait pas d’une île mais d’un petit îlot à quelques encablures du fameux phare de Cigli sur lequel s’agglutinaient, si mes souvenirs sont bons, pigeons et autres mouettes.

Rien qu’à l’évocation de ce nom, un flot de magnifiques souvenirs d’enfance remontent à la surface et une tendre émotion me serre la gorge. C’est d’une explosion d’allégresse et de jubilation, un bonheur sans bornes, qu’il s’agit, qu’il y a lieu aujourd’hui  de dépoussiérer, près de trois décennies plus tard. Je redeviens enfant.

Bardés de gilets de sauvetage et après avoir reçu moult recommandations, les bambins tous excités que nous étions s’agrippaient à l’embarcation. Un bel hors-bord  qui faisait quand cela était nécessaire, également office de barque du pêcheur, où s’entassaient les  enfants, tantôt des filets de pêche chargés de bien bonnes prises : Rougets de roche et autres richesses de la mer que gardaient jalousement cette région encore sauvage à cette époque.

Des Robinson Crusoe, perdus au milieu des champs, perdus sous les oliviers du vieux Manchot qui nous régalait autant que faire se pouvait de lait de vaches fraîchement traites, dévalant les chemins en pente, fendant de nos petits bras chétifs les vagues déferlantes comme la houle.

Des enfants de la jungle livrés à nous mêmes, échappant à l’œil vigilant de nos parents qui ignoraient tout de nos desseins quotidiens.

Maitres des lieux, nous avions tout à nous ;  la montagne, la rivière asséchée dont ne subsistaient que quelques bassins et la mer.  Rien qu’à nous. Nous participions toutefois à certaines corvées dont nous nous acquittions avec plaisir d’ailleurs.

L’idée du danger  ne nous effleurait jamais l’esprit. Même pas quand nous lancions le seau, attaché à une corde, au fond du puits pour tirer l’eau. Nous répétions l’opération quasiment tous les jours et la présence d’un adulte n’a jamais été requise, pas plus que nécessaire.

C’était un fait établi, nous observions certaines règles de conduite et cela nous a des années durant suffi. Le soir, quand nos pères respectifs n’allumaient pas de feu de camp, nous nous racontions des histoires d’elfes et de fées jusqu’à ce que le sommeil alourdisse nos paupières et nous gagne.

Et alors nous rêvions du lendemain, d’un autre jour de liberté pour échafauder mille et un projets d’escalade et de plongeons.

Nous étions des irréductibles qui n’avaient peur de rien, même pas des piqures atroces des guêpes. Sauf, peut-être, de la fameuse bergère qui n’hésitait pas quand l’envie lui en prenait de lancer aux trousses de nos mères à moitié nues, prenant leur bain dans la rivière, ses chiens féroces. Sa seule vue nous faisait détaler pour nous cacher derrière les rochers et les buissons à notre portée. Nous avions pour autre jeu, vivement déconseillé celui là, de nager dans la grande marre d’eau stagnante et sale.

Apprendre à faire le poirier était pour nous aussi important que d’apprendre le crawl ou la brasse. Il a fallu un quarante de fièvre et des injections de pénicilline pour me faire changer d’avis.

Lorsque le temps était doux, nous décidions de jouer  aux explorateurs et nous nous en allions escalader, un bâton de berger à la main, le maquis rocailleux, chaussés de simples tongues.

Un jour, alors que nos parents siestaient, nous avions déserté le campement pour aller à l’assaut de cette forêt dense qui nous « surplombait ». Nous avancions en file indienne dans un silence religieux, quand nous vîmes deux hommes entrain de deviser au milieu de nulle part. Nous primes d’abord peur car nous ne savions pas à qui nous avions affaire puis nous terrâmes entre les buissons épineux et quelle ne fut notre surprise quand nous découvrîmes, bien caché sous les branchages, un tank rouillé datant probablement de la période coloniale.

Cet épisode nous donna à réfléchir.  Mais, ce qui rajoutait à la magie de ces rendez-vous estivaux  pas comme les autres, c’est sans conteste les promenades avec mon oncle en Jeep.  Cet oncle à la voix mélodieuse et suave, drôle et taquin qui pouvait tout autant se montrer sévère et « tyrannique ».

Nous prenions d’assaut autant l’habitacle du véhicule militaire racheté et retapé par tonton que le  capot, les pieds ballants au dessus des roues, au dessus des ravins, nous ne craignions ni les tournants flexueux ni ce pont brinquebalant suspendu au dessus de Oued Dess et n’avions pas plus d’appréhension que de  phobie.

Nous étions intrépides et si libres !

Les visites au phare nous conféraient à chaque fois le sentiment d’une découverte inlassablement renouvelée.

C’était comme si nous y allions à chaque fois, pour la première fois, un pèlerinage bis repetita. Il en était de même pour le fameux village de Djemaa. Un hameau où nous étions reçus comme des mondains « hippies » s’exprimant dans la langue de Molière et piaillant pour satisfaire nos envies de bonbons, de gaufrettes à la vanille vendues dans de grosses boites en carton que nous trouvions  exceptionnelles. Elles étaient destinées aux petits déjeuners et étaient censées tenir quelques jours. La moitié de la boite était consommée en chemin. Nous n’arrêtions pas de grignoter sauf pour fredonner en boucle nos chansons-culte  réservées exclusivement aux vacances à Cigli.

Des vacances de rêve où la seule corvée consistait à se trouver un nouveau jeu. Quand la fin du séjour approchait et que grande était la tristesse qui nous envahissait, nous nous adonnions au ramassage des bouses de vache, excellent engrais selon ma tante férue de jardinage. La cueillette des mûres sauvages consommées dans la seconde qui suivait était aussi un de nos jeux favoris. Deux clans adverses s’adonnaient au ramassage de ces fruits de la ronce si gouteux et si parfumés et c’était à qui en aurait le plus…dans le ventre.

Plus les années passaient, plus notre attachement à cette région pas comme les autres grandissait.

Eux c’était nous.  La dernière fois c’était je ne me rappelle plus quand. N’en subsiste que le souvenir de ma tente La hutte que  mon père m’a offerte lors d’un voyage à Marseille, j’avais douze ans. Nous nous entassions à plusieurs  le soir pour nous raconter plein d’histoires sordides.

Des histoires des fameux visiteurs de la nuit mais aussi de gros crapauds hideux qui se hasardaient dans notre camp de toile et qui faisaient crier d’horreur nos mères. Ces femmes téméraires qui en l’absence des hommes, sortis en mer la nuit ramasser les filets jouaient les Pocahontas armées de carabines.

 

Lire aussi