La nouvelle de la semaine :L’Ange de là  (Melpomène)

Par Nina K.

 La petite fille était repoussante bien que jolie, blonde, avec des yeux bleus. Mais l’éruption cutanée qu’elle avait sur le visage et qui faisait penser aux boutons de la varicelle desséchés ne donnait pas envie de s’attarder sur son visage. Ni de l’approcher de près d’ailleurs. Elle était sortie de nulle part, déposée là par un oiseau bienfaiteur qui l’avait sauvée d’une déchéance certaine.

– C’est la fille du mari de ta tante !

– C’est ta cousine, la fille de ta tante

– Mais ma tante n’a jamais eu d’enfant, elle vient de se marier !

– Traite la comme ta sœur, c’est une enfant… Dans la vie, il peut arriver à n’importe qui d’entre nous de commettre des erreurs, tu comprendras quand tu seras plus grande. Mais sache que tout le monde commet des erreurs et les personnes qui en commettent ne sont pas forcément de mauvaises personnes.

 

Désormais la petite fille accompagnait la grand-mère partout où elle allait. Elle était devenue sa fille et il était né entre elles une relation filiale, plus forte que toutes celles qui ont existé.

 

Les boutons avaient disparu, la petite fille embellissait de jour en jour, retrouvait sa blancheur qui accentuait le bleu de ses yeux qui ne savaient toujours pas sourire.

Ils étaient toujours  des étrangers pour elle et après plusieurs mois passés avec sa nouvelle famille, elle n’était toujours pas arrivée à se défaire de sa méfiance à l’égard de tous ces enfants qui la regardaient d’un œil curieux.

 

La grand-mère rajeunissait de jour en jour, retrouvant ses gestes emprunts d’attention et d’amour, soignant avec patience et tendresse la petite fille venue de nulle part qui venait de débarquer dans sa vie.

Elle l’a aimée dès le premier jour, comme le lui avait demandé son père.

 

Elle allait la protéger comme une grande sœur et la comprendre comme une amie.

 

Melpomène était de constitution fragile, enfant indésiré, enfant naturel, elle avait été confiée à une femme dont les moyens de subsistance ne suffisaient pas pour entretenir un nourrisson. Les bronchites répétées, les nuits blanches puis l’asthme. La petite fille réunissait toutes les tares et n’aurait jamais dû être adoptée par ma grand-mère. Elle n’aurait jamais dû exister !

 

Elle avait eu une envie incroyable de manger de bonnes choses ce jour là. Son porte monnaie plein, elle n’avait pas pu réfréner sa fièvre acheteuse. Sa sœur avait eu beau la sermonner, ce jour était un autre jour, un jour nouveau où la vie a d’un coup eu une importance jamais égalée. Il fallait qu’elle cède à sa fringale et à son envie soudaine et inexpliquée de s’empiffrer.

Les tranches fumantes de Malfouf devaient être accompagnées de pain frais et de lamelles de beurre et la maison semblait à des miles.

Les paquets remplis de viande, de confiture et de gâteaux ont excédé sa mère qui ne comprenait pas que qu’elle puisse faire autant de dépenses sans remords ni regrets.

 

Le ciel était bleu, il faisait beau et elle était bizarrement très heureuse comme elle n’aurait jamais dû l’être. Heureuse mais surtout tourmentée, peinée, perturbée, mais ça elle ne le savait pas encore, à ce moment là. A la deuxième bouchée de sandwich au Malfouf qu’elle s’était préparée à la hâte, comme si le temps lui était compté, une douleur intense derrière les oreilles l’avait soudain forcée à lâcher son casse-croute.

Affolée, elle avait couru vers la chambre de ses parents, prise d’une envie de pleurer les larmes de son corps, les sanglots devenant de plus en plus forts, de plus en plus étouffants. C’était donc cela l’explication de sa surexcitation, de sa rage de vivre, de son bonheur infondé,…elle allait mourir et sa mort était imminente.

 

Elle est perdue, des voix dans sa tête embrouillent son esprit, elle ne sait plus où elle est, elle commence à partir, ses membres inférieurs deviennent lourds et froids, elle essaie de parler mais n’y n’arrive pas, elle pleure et se débat, le froid gagne son abdomen et bientôt sa gorge et elle n’arrive toujours pas à articuler pour dire adieu, parce que c’en était fini pour elle.

Sa mort était inéluctable.  Puis dans un sursaut, d’un bond elle s’était mise sur son séant et avait regardé par la fenêtre de la chambre, située à sa droite. Le ciel bleu la narguant de sa beauté et le fait qu’elle allait mourir et que rien ne changerait pour les autres, lui avait fait terriblement mal. Elle avait ensuite tourné la tête à gauche et vu son visage livide et affolé dans la glace, c’est à ce moment là qu’elle s’est dit qu’elle ne pouvait pas mourir ce jour là !! Puis dans un sursaut de survie, elle avait parlé, invoqué Dieu, puis d’un coup, tout s’était arrêté,  comme au sortir d’un long cauchemar.

 

Une longue période d’incertitude s’en est suivie pendant laquelle il lui a fallu apprendre à reconsidérer la vie, se reconstruire et aller de l’avant. Elle n’avait pas pu revoir Melpomène, elle le lui avait pourtant promis le matin de leurs retrouvailles sur les hauteurs d’Alger.

Mais il est des promesses que l’on n’a pas toujours la chance de tenir.

Melpomène la mal aimée a laissé son empreinte indélébile sur terre. Un fils né d’une union flottante et éphémère qui a eu la chance, lui, de tomber sur un cœur aimant et tendre d’une autre mère tombée du ciel. Melpomène n’est plus, sinon dans mon cœur meurtri. Melpomène c’est l’Ange de là..

 

Assise à même la tombe, les jambes croisées,  elle arrache avec précaution les mauvaises herbes qui avaient poussé là faute d’entretien. Elle médite sur sa vie, seule et loin d’elle tout en regardant cette épitaphe qu’elle aurait souhaité ne jamais lire.

– Dis-moi comment faire pour te rejoindre …

– Sois patiente, je t’attendrai, où que tu sois je te retrouverai, où que tu ailles tu reviendras et ensemble on reposera, croit-elle entendre

La terre n’est pas froide comme on le pense, la terre est un écrin, elle nous étreint, elle nous protège, elle nous réchauffe, pourtant je redoute ce jour où mon corps inanimé endossera cette étoffe pour l’éternité.

– Je t’attendrai car moi non plus je n’imagine pas mon éternité sans toi.

Les gouttes de pluie la ramènent à la réalité. Elle jette un regard sur cette étendue morbide qui l’appelle, elle voit des milliers de mains jaillir de ces innombrables tombes qui s’agitent et lui font signe de rester.

– Ne les écoute pas ma fille, va-t-en, il te reste encore tant à faire !

Melpomène s’enfonce dans le brouillard naissant, traverse confiante la nimbe, joignant puis écartant ses mains pour avancer à l’aveugle sur le chemin caillouteux. Elle ne sent pas le froid, sa robe humide lui colle à la peau, elle avance et au fur et à mesure ses pieds quittent le sol…

La harpie déploie ses ailes colorées, regarde l’étendue céleste et prend son envol. « Je ne suis pas de ce monde, je n’en fais pas partie ! »

Nina.K

Lire aussi