La nouvelle de la semaine :Femina

  Par Nina.K

   L’art de cultiver l’hypocrisie par le silence. S’exprimer à travers des nuances, feindre.

Notre religion prône jusqu’à un niveau assez poussé, la franchise, l’ouverture, la communication, et j’en passe. Il est pourtant avéré que les sociétés arabo-musulmanes sont introverties. Et il est évident que l’introversion est aux antipodes de l’extraversion, de l’ouverture et de l’épanchement. “Ouvert” vers l’intérieur physiquement, spatialement et virtuellement exprime littéralement toute la négation de l’état inverse.

Dans cet imbroglio comment expliquer l’antinomie ?

C’est là toute la complexité de mon questionnement.

 

En fait, tout cela se traduit à travers les rapports le plus souvent conflictuels tantôt ambigus car chargés de non-dits (hypocrites) entre les individus. C’est, à mon sens, la notion sociétale de l’individu dans nos sociétés qui annihile celle de la liberté (individuelle).

Relativiser la notion de liberté ne sous-tend-t-il pas  sa remise en cause?

La “réflexion” devient collective alors qu’elle ne concerne qu’un seul individu. Il n’y a plus d’interstice, plus de filtre entre l’entité (la société) et la sous-entité (l’individu). Cette deuxième est systématiquement phagocytée. Il n’est, de ce fait, plus possible de s’exprimer qu’à travers autrui. Et, à travers les autres, il n’est point question de se dévoiler, de se mettre à nu. La loi de l’omerta a conduit à l’effacement de l’être.

Cette conclusion est aussi vraie qu’elle est vécue par le sexe faible comme une fatalité. La femme la plus libre chez nous ne l’est concrètement que via ses pensées. Elles sont pour elle le dernier recoin, là où même les devins ne peuvent s’aventurer.

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“Je te hais, je te maudis. Vas-y frappe encore, prouve à ta bande d’hystériques que tu es le plus fort. Frappe, de toute façon je ne sens rien! ” 

Zahia ramasse le pan de sa vieille djeba déchirée, se mouche le nez du revers de la main, remonte sa mèche et s’en retourne dans sa chambre. Celle qui lui est réservée.

Elle y vit depuis près de quinze ans avec son mari et ses quatre enfants. Sa belle-mère, qui est à l’origine de cette énième scène de ménage, s’est, cette fois encore, terrée dans sa cuisine. De là, de cette pièce mitoyenne à celle de son fils, elle a pu suivre l’évolution puis la tournure des évènements. Elle jubile.

 

La résistance de Zahia et son attitude nouvelle face à une situation qu’elle a subie plus d’une décennie a littéralement désarçonné son entourage. Depuis quelques mois déjà, elle s’est mise à hausser le ton, elle a même brandi le poing lorsque sa belle-mère l’a tirée par les cheveux pour la sortir de la salle de bains pour avoir osé prendre une douche sans sa permission.

–  Si je ne te connaissais pas, je dirais que tu fabules

– Pas plus tard qu’hier, elle m’a privée de dîner, la vieille sorcière. Comme je n’avais rien mangé de la journée, j’ai dû faire la poubelle pour me trouver un bout de pain rassis

– Mon Dieu, Zahia, tu me fais peur, tu sais que nous sommes à l’orée du vingt et un ème siècle

– Et alors ?! Qu’est ce qui a changé pour toi et qu’est ce qui pourrait changer pour moi ? Toutes les fois où je suis sortie, j’ai porté cette robe, ces mêmes savates, étés comme hivers et je continue à raccommoder mes sous-vêtements de la même manière qu’il y a quinze ans. La différence ? Mon âge, j’ai aujourd’hui trente sept ans, des cheveux blancs, des rides et mes enfants que j’ai entrainés avec moi dans cette galère.

 

C’était le jour du rappel de six ans. Son tout dernier, Nadim a la mine en permanence renfrognée. Il est frêle, palôt et fait bien moins que son âge. Il porte en lui toute la blessure et la douleur de sa mère.

 

Zahia ne sort pas sinon pour emmener exceptionnellement les enfants chez le médecin. La dernière fois, le pédiatre voyant deux ecchymoses sur sa joue gauche s’était hasardé à la questionner :

– Madame, écoutez-moi, ce n’est pas la première fois, n’est ce pas ? Vous savez que vous pouvez vous adresser au service médico-légal. Cette fois, il ne s’en tirera pas comme cela !

Le silence de Zahia s’était fait pesant. Au bout de quelques instants, elle s’était enfin exprimée pour nier les faits :

– J’ai trébuché en descendant de l’escabeau, Docteur.

En disant cela, elle avait revu son escogriffe de mari la traîner par terre devant ses enfants en larmes. Mais elle, c’est une femme, de qui pouvait-elle espérer susciter la pitié ? Ses parents, elle les avait perdus dix ans plutôt. Leur disparition l’avait achevée. Elle avait perdu la dernière once de confiance en elle. Elle était livrée à elle même, livrée à la horde sauvage qui régissait sa vie.

– Je suis native d’Alger pourtant je m’y perdrais. Je ne me suis jamais pavanée dans ses rues, je ne connais d’elle que ce dispensaire et l’hôpital.

Zahia s’est mariée un jour d’hiver, elle venait de fêter ses dix-huit ans et d’enterrer ses rêves. De cette éphémère adolescence, elle n’a retenue que ses rendez-vous hebdomadaires avec sa mère et ses tantes au Hammam Etchbatchèq (les gabegies) situé dans la basse Casbah, aujourd’hui déserté.

Un jour, elle avait tenté de fuguer. Elle avait, dans sa tentative périlleuse, trainé avec elle ses deux aînés.

Elle était plus jeune et plus robuste. Elle s’était réveillée comme à l’accoutumée, ce samedi là,  vers cinq heures du matin. Son mari avait pris son café à la hâte pour rejoindre la caserne et sa belle-mère traînait encore au lit. C’était le bon jour. Zahia s’était mise en tête qu’elle atteindrait facilement la gare routière. De là elle comptait prendre l’autocar à destination de son village d’origine, ses parents lui avaient laissé en héritage une vieille maison en pierre.

 

Les enfants avaient gardé leurs pyjamas et portaient des gilets en laine et des bonnets. Dans la maisonnée tout le monde dormait encore, les deux oncles au chômage, la jeune tante et les grands-parents. C’était le bon plan sauf que Hassan qui avait oublié son portefeuille avait, sur le chemin du retour, reconnu ses enfants agrippés aux poignets de leur mère, qui filaient derrière les voitures en stationnement. Il l’avait rattrapée et rouée de coups devant quelques curieux attablés à une terrasse de café, lesquels n’avaient pas réagi, ils avaient probablement trouvé cette scène littéralement ordinaire.

 

La violence physique, le corps de Zahia en garde les stigmates. Il en en connaît toutes les formes et  toutes les expressions.

Le miroir la happe, elle fixe son regard et se fond dans son auxiliaire. Le temps de l’insouciance la rattrape. Non ce n’est pas la vie qu’elle a rêvée. Mais ses enfants sont là, eux, ils ne sont pas virtuels et c’est pour eux  ou à cause d’eux qu’elle continue, qu’elle simule. S’ils n’avaient pas été là, le tournant de sa vie n’aurait pas été différent pour elle.  Au mieux, elle aurait vécu au ban de la société.

N’est ce pas le sort jusque-là réservé chez nous aux femmes répudiées ? C’est bien évident, si elles en sont là, c’est parce qu’elles n’ont pas été à la hauteur des attentes de leurs époux. Promues socialement au rang d’épouses, elles n’en auront pas été dignes. Il aurait fallu qu’elles résistent, qu’elles soient plus tenaces, qu’elles acceptent leur statut, qu’elles n’oublient pas qu’elles leur sont redevables. Qu’elles ne l’oublient pas mais surtout qu’elles leurs en soient reconnaissantes leur vie durant. Accepter les sacrifices, l’humiliation, la servitude et la honte, c’est ce qu’a toujours refusé Zahia.

 

“Dignes guenilles, habillez ma fierté, que mon cœur soit de pierre comme ce colosse que je frôle la nuit et qui inhibe en moi tout désir, toute envie. Je ne suis plus une femme, je suis un non être, je n’existe plus. Que tu te fondes en moi, que tu t’y oublies, ferait frémir une pierre, je reste de glace. Tu m’as prise, soit, je ne suis plus femme, je ne suis plus moi et je hais ce que je suis devenue. Je hais ce corps flasque, rabougri, impur”.

C’est dans cette litanie que Zahia, jour après jour, année après année, a puisé la sève de sa résistance.

Elle n’en peut plus. Aïda, une fille de l’Est, sa voisine de palier lui a parlé d’une femme exceptionnelle qui possède un don de voyance. Cette fois sans plus tarder elle y va. C’est dans le quartier de Poirson, sur les hauteurs de la capitale, dans une ancienne caserne transformée en centre de transit.

Elle prend le bus à la Place des Martyrs  pour y aller. Il y a foule à l’arrêt, les horaires ne sont, comme d’habitude, jamais respectés. Zahia tremblote, elle est encore cette fois sortie en cachette. Le bus arrive enfin. Accompagnée de Aïda elle pousse la foule de toutes ses forces pour se frayer un chemin.

Enfin, elle y est mais n’a pas pu pour autant se procurer une place assise. Face à elle un sexagénaire n’hésite pas à la lorgner. D’abord intimidée puis furieuse, elle détourne le regard et d’un geste brusque, ouvre  la fenêtre et ferme les yeux. Mais son évasion est interrompue par un frottement qui se fait insistant. Zahia se retourne et découvre que le même homme, encouragé par l’exigüité, est collé à elle. Voyant que Zahia est sur le point de crier, le sexagénaire se retire de quelques centimètres feignant d’être accusé injustement par une impie qui ne craint pas Dieu. “Cela te plaît, n’est ce pas, de te faire remarquer ! C’est ce que tu voulais depuis le début ! Ah, les femmes, on vous a donné trop de liberté”.

– Laisse-le dire Zahia, lance Aïda, nous sommes arrivées. L’obsédé maugrée.

La chaleur est accablante. Le mois d’août de cette année a été particulièrement chaud. Et dire qu’il va falloir patienter avant de rencontrer cette voyante qui manie le plomb avec la dextérité et l’art d’un orfèvre.

– Ton mari est un homme pieux,… il t’est fidèle…mais je vois qu’il a une petite santé, souvent malade, n’est ce pas ? Et sa mère, ta belle-mère, toujours après lui, elle est aux petits soins. Lui, il ne te voit pas, tu n’existes pas pour lui, il est aveuglé, je vais régler ça ! Tu as une photo de lui,  récente bien sûr ?

 

Alarmée, Zahia, balbutie, bafoue, non mais ce n’est pas pour sa sexualité, laissée depuis bien longtemps aux oubliettes, qu’elle est  venue chez cette voyante. De toute façon, elle est devenue frigide, c’est fini.

 

– Eh ma belle, il y a du monde qui attend, on n’a pas la journée devant nous ! A quoi penses-tu ?

– C’est que je veux juste vivre en paix, seule avec mes enfants, même sans lui !

– Je te le répète ma chérie, donne moi sa photo et reviens me voir dans une semaine.

«  Mon Dieu, qu’ai-je donc fait ? J’ai perdu la tête, je suis une sorcière, mon Dieu, ne peut-il pas disparaître de ma vie comme il y est entré ? Ah, s’il m’y prenait, il me mettrait une balle dans la tête… Allez, tant pis, c’est un salaud, Dieu le sait, Dieu voit tout, mon Dieu, libérez-moi ! »

C’est sa belle-mère qui lui ouvre la porte, une main sur la hanche, elle a un regard menaçant et ressemble étrangement à une tenancière de lupanar.

– La couturière, elle t’a fait une robe, Elle t’a plutôt confectionné un kaftan ?!

Zahia ne répond pas elle sait que la discussion va inéluctablement dégénérer. Elle se dirige vers sa chambre, ses enfants sont sur le lit, ils regardent la télévision. Leur père n’est pas encore rentré du travail. Dans la cuisine, la cafetière siffle. Le café d’El Asr’ (*) est prêt mais elle sait déjà qu’elle n’y aura pas droit.

 Je la revois Zahia. Je l’ai connue très certainement un jour de chance. Elle m’était tombée du ciel. C’est une amie commune qui me l’avait présentée. Depuis quelques mois, Zahia travaillait comme femme de ménage. A l’insu de son époux.

Avec son premier salaire, gagné à la sueur de son front, la première chose qu’elle a faite, m’avait-elle raconté, était d’aller s’acheter des sous-vêtements. Elle avait ainsi enterré l’ère de la reprise et du raccommodage. En fait, elle marquait ainsi la fin de son asservissement. Zahia est une femme exceptionnelle.

Belle, élancée, le front ridé, les rides creuses et les tempes vieillies par la douleur. Ses rondeurs m’ont toujours fait penser aux paysannes russes, robustes et généreuses. La première fois, c’était à mon cabinet de psychanalyse. Dès la première séance, elle m’avait relaté avec beaucoup d’émotion mais aussi de fatalisme ses péripéties conjugales, sa patience, sa douleur et finalement sa rébellion, sa dépression, en fait.

Depuis cette rencontre, tout a changé pour moi. Il n’était plus question de transfert ni  de quoi que ce soit d’autre. Zahia était une bénédiction pour moi. J’ai commencé par l’inviter au restaurant. La crainte de voir son mari surgir  la tétanisait mais je la rassurais à chaque fois. Je ne pouvais plus admettre que cette femme durement traitée par la vie continue à égrener les jours comme un condamné dans le couloir de la mort.

A chaque rencontre, elle dévoilait un pan de sa vie,  comment un jour la poêle avait pris feu alors qu’elle se trouvait chez elle avec ses quatre enfants, enfermés à clé dans l’appartement. “Les enfants étaient allés se cacher dans leur chambre et criaient par la fenêtre. Leurs petites voix ne portaient pas. J’ai dû sacrifier ma Djeba et mon foulard pour venir à bout des flammes.

 Les enfants de Zahia sont toute sa vie. Quand elle a déménagé pour aller vivre dans un logement de fonction, son mari lui aussi du joug familial avait commencé à lâcher du lest. Fatigué de lui-même.

Avec cette même voisine qui l’avait emmenée consulter une  voyante, Zahia, sans vraiment s’en rendre compte, a commencé à coudoyer les filles de joie. Elle n’en prit conscience que le jour où sa  voisine qui s’était rendue avec elle chez une amie à Chéraga lui annonça qu’un homme n’allait pas tarder à arriver. “Que vient-il faire ici et pourquoi ?”. “Ecoute Zahia, tu cries tout le temps misère, tu roules du couscous, tu couds, tu fais le ménage et tu n’y arrives pas. Ici, c’est ainsi que ça se passe. Tiens prends cette clope, vas-y n’aies pas peur et arrête de te comporter comme une sainte ni touche. Tu verras, c’est un mec bien. C’est un client. Et tu sais quoi, la dernière fois, il t’a remarquée. Il te trouve belle, alors je te laisse à tes batifolages !”.

Estomaquée par ces révélations, Zahia s’était levée d’un bond pour se diriger vers la porte. A cet instant précis, un sexagénaire bien conservé par le temps, l’air décidé, avait tourné la poignée. Zahia n’y tenant plus avait tenté de se glisser à l’extérieur. La main robuste de l’intrus l’avait retenue avec force et délicatesse. Après l’avoir rassurée, il était allé dans la cuisine lui chercher un verre d’eau.

Zahia se réveilla deux heures plus tard dans la chambre calfeutrée, le soleil filtrait à travers les rideaux tirés. Elle avait la tête lourde mais se sentait bizarrement détendue. A coté d’elle, posée sur la table de chevet, une liasse d’argent  qui la rappela comme un coup de fouet  cinglant à la réalité. Elle avait été droguée et l’homme en question avait abusé d’elle.

Nina K.

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